Appel à contribution, semestre 2, 2026
La science politique en Afrique et les études postcoloniales. Sonorités de carnaval ou renaissance académique ?
La « colonialité du savoir » (Lander, 2000) sur l’Afrique n’est pas une fiction. Elle ne justifie pas pour autant une rupture des controverses doctrinales avec l’Occident qui en est à la base. C’est en restant connecté à lui par le débat (Oyěwùmi Oyèrónké, 1997 ; Sindjoun, 2024) que la « décolonialité du savoir » (Mignolo et Walsh, 2018) se présente paradoxalement comme une évidence. Cette entrée en tension restitue l’antagonisme épistémologique et méthodologique qui anime le champ des études postcoloniales. Elle le résume dans le dilemme de la rupture du débat avec l’Occident dont le contrôle de la connaissance dominante est un fait ou de la continuité du débat avec lui dans la perspective cette fois-ci de porter une connaissance alternative et concurrente.
L’option analytique dans le présent appel à contribution ancré dans le champ disciplinaire et académique de la science politique se démarque des entreprises de victimisation de toute condition scientifique qui ne conduirait malheureusement qu’à essentialiser l’universalisme occidental au prétexte d’une réinvention de l’Afrique (Kavwahirehi, 2006). Il s’agit effectivement d’éviter de sombrer dans le superflu accolé aux études postcoloniales (Bayart, 2010) ainsi qu’à l’obsession à partir d’elles de postuler une « touche » (Leca et Muller, 2008 ; Boussaguet et al., 2021) africaine de la science politique. L’appropriation des études postcoloniales n’estompe pas la pluralité du savoir qui est lui-même lié à la multiplicité de l’ « objet Afrique » (Sindjoun, 2002b), tant ignoré pourtant (Sindjoun, 1999 ; Kounouho, 2023). Leur dynamique ambivalente sus évoquée, alors même qu’elles postulaient une sortie de l’apartheid scientifique mondial (Mbembe, 2016), participe des failles qui si elles n’étaient pas dépassées ici entraveraient inévitablement leur croisement fécond avec la science politique en Afrique.
Lesdites failles perpétuent d’abord l’idée d’une division internationale du travail scientifique, l’Occident étant apte à la conceptualisation et l’Afrique propice pour la collecte et l’assemblage des données (Mudimbé, 1982). Des politistes africains, par leur entrée en conflit avec le savoir universel, traduisent une riposte des dominés (Balandier, 2007) à l’hégémonie du savoir occidental (Bujura & Mkandawire, 1980 ; Tonda, 2012). Ils font émerger une pensée critique à travers la diffusion de connaissances d’eux, face au colonialisme de cette pensée dominante (Spivak, 1999 ; Tonda, 2012) ; considéré comme tel en raison de la mise en avant d’une « [hiérarchisation] des modes de production de la connaissance, d’une [élévation] de la philosophie et la science occidentale au rang de paradigmes qui rendent subalternes d’autres connaissances » (Lander, 2000). Les failles perpétuent ensuite, la persistance d’une représentation de l’extériorité de la pensée légitime sur l’Afrique comme si celle produite depuis le continent ne l’était pas et que seule celle des africains ayant expérimenté l’Occident – les diasporas – dans le cadre de luttes intellectuelles autour de la condition de l’Afrique (Afom, 2019) l’était. En effet, « dans l’évaluation intellectuelle, scientifique, émotionnelle, politique des postcolonial studies, une certaine tendance conduit à négliger ou sous-estimer ce qui s’est accompli en Afrique. Celle qui est au sud du Sahara, qui est nombreuse, qui a eu sa façon d’aborder à la fois la colonisation et la manière de la liquider, sa façon de régler dans la douleur et maintenant le tragique, ce qui se passe après quand on est devenu plus libre » (Balandier, 2007 : 18). Ce sont les thèses qui font l’apologie des diasporas (Assayag, 2007), de la négritude ou de l’afropolitanisme, en tant que courant de pensée élitiste de la condition des noirs dans le monde (Awondo, 2014), du fait du positionnement comme porteur de la parole des dominés à partir des localités qu’elles construisent en situation diasporique (Appadurai, 2005). Or, quelquefois, du fait de la distance et de la durée en déconnexion avec la terre d’origine, on perd toute maîtrise de la complexité et de la subtilité des phénomènes sociaux qui s’y produisent. Dans cette perspective, la surévaluation de leur rôle dans la résilience scientifique des subalternes à l’hégémonie de l’universalisme occidental ethnocentrique ne saurait être aussi qu’un biais à la connaissance. Les failles perpétuent, enfin, l’idée d’une rupture avec la connaissance occidentale de l’ailleurs et la promotion d’une connaissance autochtone (Battiste, 2006) en termes d’« impératif de localisation » (Gupta & Ferguson, 1997). Cette dernière trahit un ethnocentrisme par le fait de pousser le relativisme à son extrême – relativisme radical (Sindjoun, 2002a). S’il est vrai qu’il faut cesser d’imposer l’universel occidental comme norme de connaissance, il demeure aussi vrai que la régularité du dialogue scientifique avec la connaissance qu’il véhicule de l’Afrique confirme son hégémonie. La critique ne remet donc pas en cause sa pertinence (Bhabha, 2007), mais affirme exclusivement une résilience des dominés (Spivak, 2009) qui perturbe la colonialité ambiante (Wynter, 2003). En conséquence, il convient de poursuivre de penser en référence à l’Occident. Le problème n’étant pas celui de la validité des savoirs occidentaux véhiculés de l’Afrique, mais celui de leur signification pour cette dernière. La production de significations alternatives participe ainsi de l’interaction émancipatrice de la domination de l’autre – l’Occident ou même toute autre aire animée de velléités hégémoniques sur le savoir. Dès lors, bien que considérées comme un carnaval scientifique (Bayart, 2010), à tort cependant, les études postcoloniales peuvent apporter à la science politique en Afrique des bienfaits (Smouts, 2007), en termes de nouveau souffle méthodologique ou théorique pour une discipline qui par son entrée coloniale sur le continent s’est malheureusement trop globalisée (Tchingankong Yanou, 2022) entrainant une invisibilité des savoirs endogènes au profit d’une intelligibilité exogène de ce continent (Saïd, 2005).
Le peu de sens critique qui s’y observe n’a pas atteint ou ne propose pas une connaissance qui soit le reflet d’une autonomie de la pensée. Elle fait aussi nolens volens l’apologie de cadres de pensée hégémonique – inévitablement occidentaux – présentés comme l’universel de la discipline. C’est qu’en parcourant les universités, les travaux d’universitaires qui y enseignent et leurs cours dispensés aux étudiants au sein des cursus, on est vite frappé par l’ampleur de l’occidentalisation de la connaissance – pour reprendre un processus décrit par Bertrand Badie (1992) s’agissant de la diffusion de l’État hors d’Occident – que reçoivent ces derniers et malheureusement transmis à eux par leurs enseignants ayant eux acquis la vocation de politiste (Keohane, 2009) durant leurs parcours académiques en Occident pour les pionniers (Tchingankong Yanou, 2022), mais aussi pour des générations plus récentes. La domination est ainsi réelle, mais parce que la subalternité elle-même semble s’être naturalisée avec le temps long (Bourdieu, 1993, 1998) du martelage d’un savoir universel, mais ethnocentrique, en science politique. L’État, pour ce qui est de l’Afrique par exemple, en tant qu’ordre politique transnationalisé est moins connu comme dynamique de subalternisation historique des peuples (Scott, 2021 ; Machikou et Sindjoun, 2024 ; Tchingankong Yanou, 2025), dont le corollaire est leur résilience contemporaine porteur de modèles originaux – dynamiques d’appropriation et de réappropriation neutres (Sindjoun, 2002a ; Tchingankong Yanou, 2021) – plus que déviants. Mais simplement parce que cet État en Afrique suit une trajectoire alternative du modèle originel – État en Occident – Il est alors célébré (Badie, 1992 ; Bayart, 1996 ; Mbembe, 2000) comme une perversion permanente de celui-ci (Sindjoun, 2002a ; Tchingankong Yanou, 2021). L’idée d’un renouvellement de la science politique en Afrique venant d’une prise au sérieux des études postcoloniales – d’où la perspective d’un nouveau souffle – repose ainsi sur la fin de l’ère des analyses de l’Afrique dans la discipline suivant une logique comparative implicite avec l’Occident, une logique d’appauvrissement, pour l’inscrire davantage dans une dynamique de débat avec lui avec l’enjeu de se détacher de ses interprétations connotées de ce continent. L’enjeu est de mettre en valeur ce qu’elle a de propre comme savoir sur le politique – appropriation des savoirs endogènes (Abé, 2025) – même si cela reste associé à des objets consacrés de la discipline donc l’origine est indiscutablement occidentale. Encore que dans certains cas, certains objets dits occidentaux sont eux-mêmes la résultante historique de processus d’importation des connaissances. Dans cette logique, et s’agissant toujours de l’objet État, Ibn Kaldoun en parlait déjà sous le concept d’ « État dynastique » quand en Occident le vocable ne figurait pas encore dans le langage des sciences sociales au point où il est présenté comme précurseur de nombres de travaux occidentaux sur le sujet (Keim, 2022). Dans cette perspective, les situations d’ « injustice épistémique » (Fricker, 2007) ne sont pas exclues le concernant.
Il est peut-être temps pour la science politique en Afrique de repenser sa trajectoire dans cette globalisation inégalitaire de la discipline en adressant justement les questions sur les sujets qui la concernent partant d’un cadre qui la situe d’office dans la conflictualité de la production de la connaissance ou pour parler comme Thomas Khun (1972) dans « la structure des révolutions scientifiques », notamment le fait de s’attaquer aux paradigmes ou savoirs dominants de sorte que de la controverse naisse des connaissances nouvelles. Les études postcoloniales peuvent aider à relever ce défi existentiel, certains travaux s’y inscrivent déjà d’ailleurs et nombre de programmes de recherche en circulation dans les milieux scientifiques de la science politique semblent s’y inscrire aussi. Il s’agit de congrès[1], d’appels à contribution de numéros thématiques de revues et d’appels à chapitre d’ouvrages collectifs. C’est la preuve que la science politique, au-delà même de l’Afrique, s’est mise à l’actualité des études postcoloniales.
Dans cette perspective, la question suivante s’avère inévitable pour guider cette réflexion : comment la science politique en Afrique rencontre-t-elle les études postcoloniales en se renouvelant dans une perspective décoloniale de la colonialité du savoir occidental dominant ?
Nous faisons donc l’hypothèse ici que les études postcoloniales ont été vulgarisées à la suite de leur détachement du champ littéraire[2]. C’est aussi paradoxalement dès ce moment qu’elles ont perdu leur puissance épistémique. En l’absence d’ancrage disciplinaire, elle devenait un simple instrument idéologique même si par la même occasion elle permettait de resserrer la lutte autour d’un enjeu existentiel : rendre compte de la colonialité des peuples. Sa réinscription dans un cadre disciplinaire, en occurrence la science politique, lui redonne une énergie nouvelle dans un contexte d’essoufflement dû à sa dispersion. Au centre de la colonialité des peuples se situe le pouvoir ; particulièrement un pouvoir sur le savoir qui consacre la domination, mais paradoxalement encore inscrit la libération de la subalternité comme ordre de possibilité. C’est alors dans cet ordre du possible que la science politique en Afrique dessine sa trajectoire décoloniale – avec toutes les incertitudes attachées au mot (Colin & Quiroz, 2023). En s’ouvrant aux études postcoloniales, la discipline se libère de l’universalisme ethnocentrique et verrouillé, qui entache la connaissance ambiante produite du continent, pour participer à l’imposition d’un universalisme comme agrégat de savoirs endogènes.
L’hypothèse sus énoncée concernant le croisement fécond entre la science politique en Afrique et les études postcoloniales n’exclut pas la perspective d’une science politique « abîmée » (Machikou, 2024), en Afrique pour le moins. Elle n’exclut non plus que ce programme de recherche initié s’inscrive aussi dans une dynamique d’engagement (Machikou, 2024) pour une réorientation, voire une réorganisation des manières d’être politiste ou de faire la science politique sur ce continent. Il ne s’agit donc pas seulement d’effectuer des publications sur ses trajectoires d’institutionnalisation ici et là en Afrique (Barongo, 1983 ; Oyugi, 1989 ; Oyango, 2021 ; Tchingankong Yanou, 2022 ; Laakso et Zondi, 2024 ; Manga Edimo, 2024 ; Etoh Ekwoneng, 2024 ; Manga Edimo et Okeyi Obosi, 2024), ce qui n’est pas des moindres par ailleurs puisque ces préalables permettent d’engager la critique du savoir dominant alors considéré comme universel. Il s’agit aussi dans une perspective tectonique (Bachelard, 1969) d’en produire un savoir alternatif, et agissant (Dufoix, 2023), pour en définitive consacrer son caractère pluriversel (Sindjoun, 2024). L’idée n’étant pas pour autant de dédouaner les protagonistes de leurs errements dans la transfiguration de la discipline, il s’agit aussi de ne pas les accabler davantage lorsqu’il est connu que cette tâche est immense. Il convient néanmoins de l’entamer et d’y aller progressivement parce que le revirement pour les études postcoloniales nécessite un apprentissage nouveau et novateur des cadres de raisonnement avec en prime que l’apport est certain, et pas carnavalesque comme concluait déjà et précocement Jean-François Bayart (2010). Ce serait une façon puissante pour les subalternes scientifiques du « Sud global », du moins ceux de la science politique, de se positionner et d’exister (Sipivak, 2009) dans un champ disciplinaire inévitablement lui aussi globalisé.
Pour démontrer cette hypothèse, les contributions pourront s’articuler autour des trois axes (non exhaustifs) suivants :
1. Repenser des terrains et objets de la science politique en Afrique partant de la perspective postcoloniale
L’omniprésence de la colonialité du savoir, à l’instar de la « colonialité du genre » (Lugones, 2019), rend sa décolonialité inévitable (Mignolo, 2021). Il convient au sein de cet axe de prendre au sérieux le fait que les études postcoloniales offrent un cadre d’analyse qui décentre du regard dominant sur les objets institués de la science politique pour les envisager autrement, dans le sens notamment du renouvellement de la connaissance véhiculée. Il convient pour autant de toujours garder à l’esprit que l’invention de l’Afrique par ses savoirs (Mudimbé, 1982) ne signifie pas la stigmatisation de l’Occident (Chakrabarty, 2000) qui garde un contrôle certain sur les objets de la discipline. Il s’agit seulement de révéler la banalité de ces objets consacrés. C’est donc les repenser partant de la perspective des études postcoloniales sans renoncer aux acquis de la science politique en tant que science constituée et instituée dans le jeu d’inférences (King et al., 1994). Déjà sortir de l’approche des qualificatifs qui disqualifient l’Afrique en science politique (Gazibo et Thiriot, 2009a ; Sindjoun, 2002b, 2024) serait la preuve d’un enrichissement et d’une consolidation desdits objets par la diversification de leurs bases empiriques. Les particularités empiriques proposées par le continent dans la consolidation de la preuve des objets ne constituent elles-mêmes finalement qu’une banalité dans les théorisations (Gazibo et Thiriot, 2009b) de la discipline.
2. Repenser l’enseignement de la science politique en Afrique partant de la perspective postcoloniale
Enseigner la science politique (Favre et Lagrave, 1990) en général et en Afrique (Oyigui, 1989 ; Tchingankong Yanou, 2022 ; Manga Edimo, 2024 ; Manga Edimo et Okeyi Obosi, 2024) en particulier nécessite au préalable de mener la recherche avec l’enjeu de produire à partir d’elle des connaissances dont la transmission aux étudiants les maintient dans une relation de liberté avec l’ailleurs et non d’asservissement cognitif à ce dernier. Si la colonisation a rendu possible la domination cognitive (Mudimbé, 1982 ; Mbembe, 2000 ; Abé, 2025), l’autonomie de pensée n’est non plus un idéal inatteignable. C’est ceux à quoi les études postcoloniales comme cadre théorique et méthodologique devraient pouvoir mener (Assayag, 2007), à fin de « sortir de la grande nuit » (Mbembe, 2010) académique qui maintient sur le savoir en Afrique l’ « odeur [d’un] Père » (Mudimbé, 1982) hégémonique. Il s’agit dans cet axe, en se référant à des retours d’expérience de terrain, de mettre en avant des connaissances sur les manières de s’y déployer afin d’y faire émerger des savoirs informés par la réalité significative pour ceux dont elle est le produit du vécu, notamment ceux qui la constitue en « fait total » et donc ne disposant de sens que pour eux et pas pour les « savants » (Weber, 1959) qui les analysent de loin. Ce n’est que dans ces conditions de connexion entre réel et représentations que les savoirs endogènes peuvent faire l’objet d’intelligibilités destinées aux étudiants pour combler leur vacuité de leur connaissance de soi.
3. Penser le commerce méthodologique entre la science politique en Afrique et les études postcoloniales
L’ « atelier du politiste » (Favre et al., 2007) africain, équipé principalement d’outil d’analyse d’héritage occidentale, est-il désormais constitué de reliques méthodologiques inappropriées pour le décryptage de son vécu ? Ce questionnement situe cet axe au centre des enjeux de limitation de l’essoufflement de la discipline (Hassenteufel et Smith, 2002) en Afrique. Il s’agit alors ici de révéler les gains méthodologiques des transactions entre la science politique en Afrique et les études postcoloniales. Le plus probable est le décentrement du regard analytique sur le politique qui cesse d’être un fait social neutre, simplement ancré dans les rapports sociaux de domination, pour devenir un fait social neutralisé dans les rapports sociaux de colonialité et de décolonialité. Les études postcoloniales, du fait de leur opérationnalisation dans la science politique en Afrique, permettent ainsi d’envisager une approche postcoloniale macro et micro du politique, voire du pouvoir.
Dans la première échelle, l’approche postcoloniale du politique s’appliquerait d’abord aux relations entre sociétés, le processus de domination est concomitant à celui de subalternisation de l’autre pour s’assurer son contrôle. Cela passe par la production d’une connaissance qui reconfigure des structures sociales – valeurs, pratiques et savoirs – et politiques d’organisation – institutions de commandement – en y positionnant au centre des nouvelles, principalement celle de la domination occidentale. La reconfiguration opérée agit durablement sur les schèmes mentaux indispensables pour saisir le monde. L’approche postcoloniale du pouvoir décrit une naturalisation de la domination (Bourdieu, 1993, 1998). Le subalterne cesse de se questionner sur sa réalité ou sa part de présence dans sa réalité ou existence au contact de l’autre. Et, lorsqu’il prend conscience de son absence, tente dans sa position d’infériorité de se reconstruire, en mobilisant comme ressource les structures institutionnelles sans lesquelles toute résistance est vaine (Spivak, 2009). Il entreprend ainsi une présence qui ne sera effective que dans le temps long de sa quête d’inversion ou d’équilibre de la relation asymétrique à l’autre – l’Occident. Cela parce que les produits intellectuels et culturels de la colonisation, sans être surestimés, ont néanmoins entamé le regard du subalterne sur lui-même ; et qu’il lui convienne de montrer sa capacité de filtrage et finalement de retournement de la situation pour que soit inversement moins sous-estimée sa capacité à faire peu des cas de ses produits reçus (Hoggart, 1970 ; Geertz, 1973). L’attitude passe ainsi par une entreprise de présence subversive sur lesdits produits. Le politique ou le pouvoir se situe en conséquence dans la tension absence/présence et vice-versa comme code de la phénoménologie politique postcoloniale. Dans la seconde échelle, l’approche postcoloniale du politique s’appliquerait par contre aux relations humaines. Toutes celles-ci se jouent en effet dans le rapport domination/subalternisation. Le pouvoir ne se limiterait pas, ou plus, dans la simple relation humaine wébérienne qui consisterait pour un individu A d’amener un autre B à effectuer une action déterminée par celle initiale de l’individu A. La logique méthodologique postcoloniale voudrait que cette action s’inscrive dans une logique d’infériorisation, et par conséquent de contrôle, en passant par une intervention sur les schèmes cognitifs permettant à l’autre de saisir sa position d’infériorité comme naturelle (Bourdieu, 1993 ; 1998). Seule la conscience de cette position par sa remise en cause en rapport avec un passé précédant son entrée en interaction avec le dominant lui permettrait de redéfinir, voire de repenser, son rôle au sein de leur relation. Cette conception envisage le politique de manière indissociable avec une auto-cognition de soi. Elle ne considère pour autant pas une maitrise de bout en bout de ce processus – logique de bricolage. Le politique s’inscrit dans la projection en intégrant aussi des logiques opportunistes et même par défaut (Machikou & Sindjoun, 2024), tant la production de la domination n’exclut pas son renversement – l’émancipation. L’idée à travers les deux échelles d’analyse est celle de définir ce qu’il serait opportun de nommer ici de « postcolonialisme politique » mobilisé dans la science politique en Afrique en tant que cadre méthodologie de rupture.
Les propositions d’articles (250 mots) sont à envoyer directement à partir du formulaire ci-dessous, d’ici au 31 janvier 2025.
Calendrier :
– 1er décembre 2025 : publication de l’appel à contribution
– 31 janvier 2026 : délai d’envoi des propositions de contribution aux coordonnateurs
– 10 février 2026 : notification aux auteurs des propositions de contributions retenues et non retenues
– 30 juin 2026 : envoi des textes retenus (une rubrique Varia contiendra un ou deux articles) au comité de rédaction de la revue (50 000 signes, espaces et notes de bas de page compris)
– 31 juillet 2026 : retour aux auteurs retenus de la première évaluation des textes.
– 30 septembre 2026 : renvoi des textes corrigés suite à la première évaluation
– 31 octobre 2026 : retour aux auteurs de la seconde évaluation
– 31 novembre 2026 : renvoi des textes corrigés après la seconde évaluation
– 20 décembre 2026 : publication du numéro thématique
[1] Voir par exemple quelques panels du congrès de l’Association belge francophone de science politique (ABSP) organisé en février 2024, à Liège en Belgique. Ceux du workshop de l’lnternational Public Policy Asssociation (IPPA) organisé à Guadalajara, au Mexique, en juin 2024 ; et plus récemment des panels du congrès de l’International Political Science Association (IPSA) tenu en juillet 2025 à Séoul, en Corée du Sud. En perspective, des panels du prochain congrès de l’African Association of Political Science (AAPS) programmé à Dakar au Sénégal en décembre 2025 envisagent cette perspective. Il en est de même de certains panels du futur workshop de l’IPPA prévus à Ottawa, au Canada, en juillet 2026.
[2] Les propositions qui reviennent sur l’émergence des études postcoloniales ne seront pas retenues. D’excellents travaux en science politique en ont déjà fait mention. Voir par exemple, Smouts, M.-C. (2007). (dir.), La situation postcoloniale. Paris : Sciences Po. Les Presses, 25-66.
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